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Note de situation actuelle sur la Tchétchénie (Octobre 2016)

Introduction

En Tchétchénie, si le regard extérieur est frappé par la reconstruction matérielle de la République depuis maintenant une petite dizaine d’années, la situation politique et des droits humains reste particulièrement critique et alarmante, comme en attestent les rapports récents publiés sur la question [1]. La Tchétchénie est toujours dirigée d’une main de fer par son chef Ramzan Kadyrov, qui a été reconduit à la tête de la République à l’issue d’ « élections » improbables donnant les résultats vertigineux de 98% de vote en sa faveur le 18 septembre 2016. Ce pouvoir autoritaire très répressif – l’ONG russe de défense des droits de l’Homme Memorial parle même d’un « Etat totalitaire dans l’Etat » [2] repose en grande partie sur la coercition et la menace, d’une part, – assorties de recours à la violence physique et à la torture le cas échéant -, et le chantage et la mise à disposition de ressources, d’autre part. Le caractère violent et répressif de ce régime suscite une exaspération au sein de la population qui, après avoir pu saluer, au moins partiellement, la reconstruction matérielle de la Tchétchénie et l’arrêt de la guerre ouverte à grande échelle (celle-ci fut particulièrement effroyable dans sa première phase, entre 1999 et 2003) sur fond de la glorification d’une narration nationale identitaire tchétchène, prend conscience des ressorts de ce nouveau pouvoir, de son usage massif de la violence, et de l’étendue de la corruption sur laquelle il s’établit. Les prises de parole d’habitants critiques leur valent de violentes répressions, documentées dans ces rapports récents.

La tchétchénisation : le pacte Moscou-Grozny pour « sortir » de la guerre

Après des années de guerre ouverte d’une extrême violence, qui a donné lieu à la décimation de la population civile de Tchétchénie et laissé le pays exsangue [3], situation documentée par de nombreux rapports d’ONG et analysée par de nombreux travaux scientifiques, le pouvoir fédéral a engagé un processus, couramment appelé tchétchénisation, consistant à désengager progressivement des forces fédérales et déléguer à des élites tchétchènes loyales à Moscou la poursuite de ce qu’officiellement les autorités russes ont toujours appelé « lutte antiterroriste » [4]. C’est ainsi que, peu à peu, le transfert aux forces tchétchènes dites pro-russes s’est opéré, les opérations de « nettoyage » étant confiées à des milices tchétchènes dirigées par un pouvoir tchétchène mis en place par Moscou, tandis qu’une vaste opération de ralliement – souvent forcé, via la torture et le recrutement – des anciens combattants indépendantistes sous l’égide des nouvelles forces de l’ordre tchétchènes s’opérait. Depuis 2003, avec l’organisation d’un « référendum » [5] actant le retour officiel de la Tchétchénie dans le giron de la Fédération de Russie, tout projet indépendantiste avait été écarté. Après « l’élection [6] » d’Akhmad-Khadji Kadyrov à la présidence de la Tchétchénie en octobre 2003, la nomination de son fils Ramzan Kadyrov (son père fut assassiné en 2004) à la tête de la République en 2007, puis la proclamation officielle de la fin de l’opération antiterroriste en avril 2009, c’est un nouveau système de pouvoir qui s’est construit et qui perdure jusqu’à aujourd’hui, dont la force repose sur deux éléments dont les logiques peuvent entrer en contradiction : la loyauté absolue à la Fédération de Russie, et plus particulièrement à la personne de V. Poutine, martelée par R. Kadyrov et les hommes qu’il contrôle ; la possibilité de mener sur son territoire des politiques discrétionnaires en toute impunité.

En échange de sa loyauté sans faille à Vladimir Poutine, de la réaffirmation constante d’un patriotisme officiel fortement militarisé et parfois débordant, comme lorsqu’en décembre 2014, défilent plusieurs milliers d’hommes ultra équipés dans un stade de Grozny tandis que R. Kadyrov les présente comme « l’infanterie combattante de Poutine prête à obéir à n’importe quel ordre » [7], et de la garantie d’une situation sécuritaire largement contrôlée sur son territoire, le régime de R. Kadyrov a depuis des années « carte blanche » pour mener comme il l’entend sa politique à tous les niveaux, qu’il s’agisse de maintien de l’ordre, de culture, d’éducation, de religion et de moeurs. Que nombre des « lois » sous lesquelles vivent aujourd’hui les habitants de Tchétchénie soient contraires à la Constitution de la Fédération de Russie – alors que la Tchétchénie est officiellement une entité fédérée de la Fédération et doit donc s’inscrire dans un ordre juridique conforme à la Constitution fédérale – ne semble pas pour l’instant gêner outre mesure Moscou, à l’exception de quelques rares voix, ou à l’occasion d’épisodes à l’intérieur des services de sécurité fédéraux, comme on a pu le remarquer lors de l’enquête qui a suivi l’assassinat de l’opposant Boris Nemtsov en février 2015 [8] ou lorsque, que quelques mois plus tard, R. Kadyrov a pu ordonner à ses policiers de tirer à vue sur des forces de l’ordre provenant d’autres régions de Russie si elles se permettaient à nouveau de poursuivre des suspects sur le territoire de Tchétchénie sans l’accord des forces tchétchènes [9].

Contrôle de la population, ordre moral et suppression de toute voix discordante

Les pièces maîtresses de ce dispositif de pouvoir sont la recherche d’un contrôle total sur la population afin d’éviter toute voix discordante d’une part, et la poursuite par la pression et la violence de personnes suspectées d’avoir, de près ou de loin, participé un jour à la lutte armée ou simplement exprimé des sympathies à son égard, d’autre part.

1) Une population sous contrôle

La volonté de contrôle de la population s’exerce aujourd’hui non seulement par l’allégeance des individus au pouvoir et à ses agents, mais aussi par des injonctions sur le plan culturel, historique et religieux : ainsi le « récit national » officiel est-il de mise pour tout individu vivant en Tchétchénie et souhaitant ne pas avoir d’ennui. Pour ne pas déplaire à Moscou, ce récit occulte de larges pans de l’histoire récente des deux guerres de Tchétchénie et ne manque pas une occasion d’afficher sa loyauté patriotique, qu’il s’agisse des références à la Seconde Guerre Mondiale (Grande guerre patriotique) ou en envoyant avec force publicité des Tchétchènes combattre en soutien aux séparatistes du Donbass, voir en soutien aux forces russes en Syrie.

Dans le même temps, le régime entend également mener un processus de « retraditionnalisation » de la société en s’appuyant notamment sur un « muftiat » soufi traditionnel institué en religion officielle, qui a perdu beaucoup de crédibilité auprès des jeunes générations notamment. Tout en traquant les courants salafis, populaires dans le Nord-Caucase, et en les poursuivant pour extrémisme ou terrorisme [10], les autorités autorisent la polygamie et imposent un code social et moral très rigoureux aux femmes [11], qui sont par ailleurs la cible privilégiée de violences, tels que les crimes d’honneur, enlèvements, violences domestiques, mariages forcées. [12]

Parallèlement, la narration officielle impose par le pouvoir concernant le récit historique tchétchène occulte des pans entiers de la réalité passée et récente. Toute recherche scientifique et académique réellement indépendante est réprimée dès lors qu’elle ose critiquer un tant soi peu cette vision officielle. C’est ainsi que la mémoire de la déportation du 23 février 1944 de l’ensemble du peuple tchétchène par Staline est désormais bannie de toute expression publique, le jour de deuil officiel ayant été instauré le 10 mai, date de l’assassinat d’Akhmad-Khadji Kadyrov. L’affaire Koutaev, évoquée dans le film documentaire de Manon Loizeau, Tchétchénie : une guerre sans trace, diffusé en 2015 [13], et largement documentée sur le site Kavkaz Uzel [14], montre la forclusion totale qui s’abat sur cette question mémorielle [15] : suite au projet exprimé d’organiser la commémoration de la déportation de 1944, exprimant son désaccord avec la façon dont le pouvoir a fait de ce sujet un tabou, il fut l’objet d’une affaire fabriquée et écope une peine de 4 ans. Toute mention de l’Itchkérie, – la Tchétchénie indépendante sous les présidences Doudaev et Maskhadov- est également bannie. L’expression de critiques vis-à-vis du pouvoir, qui parfois affleurent sur les réseaux sociaux du fait de l’exaspération d’une partie de la population, sont traquées et leurs auteurs sévèrement réprimés : convocations et « invitations » musclées à présenter en public un repentir et une allégeance à Ramzan Kadyrov sont assorties de violences physiques, telles que Human Rights Watch les a minutieusement documentées dans son rapport d’août 2016. Le cas d’Aishat Inaeva en est emblématique, aux côtés d’autres cas comme ceux de Khizir Ezhiev, Khusein Betelgiriev (voir ci-après), Taita Yunusova, Adam Dikaev, Ramazan Dzhalaldinov (répressions et humiliations publiques, assorties également de la pratique de l’incendie de maisons que l’on avait vue se développer en Tchétchénie en 2008 et qui a été réactivée en particulier après décembre 2014 sur des membres de la famille de supposés « terroristes »), et les historiens Rizvan Ibraghimov et Abubakar Didiev.

Parallèlement, le fait que des protestations se soient exprimées parmi les réfugiés en Europe a pu conduire à l’accroissement de la brutalité des répressions en Tchétchénie, les autorités tchétchènes agitant, tant par leurs déclarations que leurs agissements, l’axiome d’une solidarité familiale supposée entre différents membres d’une famille, qu’ils soient en diaspora ou en Tchétchénie.

2) Pressions, violences, tortures et assassinats en Tchétchénie

Arrestations arbitraires, tortures et mauvais traitements continuent d’être pratiqués de manière massive, aux fins d’obtention d’aveux mais aussi pour fabriquer des coupables et afficher des succès dans la lutte contre les « terroristes ». Les hommes jeunes, soupçonnés de soutien ou de sympathie envers les combattants sont particulièrement ciblés. Les forces de police tchétchènes sont les principales responsables de ces actes et la République apparaît largement comme une zone de non-droit. L’impossibilité d’obtenir justice auprès des autorités tchétchènes et des autorités fédérales est totale. Plus encore qu’à l’époque de la guerre ouverte, lorsque les forces fédérales russes quadrillaient le territoire et se livraient à de nombreuses exactions, les victimes ou leurs familles sont très réticentes à porter plainte : quand elles se résolvent à le faire, elles subissent des représailles et menaces de mort. Le Comité d’enquête pour le Caucase du Nord n’a ni la volonté ni la capacité d’enquêter, contribuant à faire de la Tchétchénie une « zone de non droit », comme l’a déclaré à plusieurs reprises Igor Kaliapine [16], président du comité contre la torture à Nijni-Novgorod, dont l’association suit les plaintes déposées par les victimes ou leurs familles, et dont plusieurs ont déjà obtenu des jugements en leur faveur à la CEDH.

En 2016, la situation, loin de s’apaiser, a empiré [17]. Si le pouvoir de R. Kadyrov en Tchétchénie ne peut être directement contesté, il est également clair qu’il ne tient que par la volonté des autorités de Moscou [18]. Les conflits qui ont directement mis aux prises R. Kadyrov avec des responsables de l’opposition en Russie et pourraient faire penser à une certaine perte de son crédit à Moscou sont précisément de nature à renforcer la répression contre toute manifestation de désaccord, alors que même si le pouvoir fédéral est moins bien disposé qu’auparavant envers R. Kadyrov, il n’entreprend rien pour faire cesser les actes commis en violation manifeste des droits humains et de la Constitution russe.

Ainsi la sécurité des habitants de Tchétchénie qui, eux-mêmes ou leurs proches, ont à un moment ou à un autre croisé la route des forces de maintien de l’ordre, – qu’ils aient été condamnés ou pas, à tort ou pas -, ne peut-elle être garantie. La population sur place le comprend parfaitement : le silence, la méfiance, ou la tentative de quitter la Tchétchénie sont les seules façons d’exprimer un désaccord. La sécurité des réfugiés vivant sur le territoire de l’UE depuis parfois des années n’est pas assurée non plus : des pressions sont en effet fréquemment exercées par des représentants du pouvoir envoyés en service commandé [19]. Les autorités fédérales russes, dont la Tchétchénie dépend, et envers qui elle affirme une loyauté sans faille, ne font rien en retour pour protéger leurs propres citoyens lorsqu’il s’agit de Tchétchènes soumis à l’arbitraire de la police et de la justice de la République. En dernière analyse, on constate donc que la passivité complaisante des autorités fédérales vis-à-vis des autorités tchétchènes locales qu’elles ont elles-mêmes mises en place participe de la perpétuation de persécutions exercées sur des citoyens qui faut-il le rappeler, sont des citoyens de la Fédération de Russie.

Risques en cas de retour pour des Tchétchènes déboutés du droit d’asile dans l’UE :

En Tchétchénie, comme le montrent les rapports d’ONG cités dans cette note, les disparitions forcées et arrestations illégales sont érigées en système. Plusieurs Tchétchènes, contraints de rentrer en Tchétchénie après avoir demandé l’asile sans succès en Europe, ont été soumis à des tortures et exécutions extrajudiciaires.

Les refus d’asile dans les pays de l’UE viennent malheureusement conforter la politique de R. Kadyrov consistant à persuader les Tchétchènes partis en Europe de revenir en Tchétchénie, en particulier ceux qui auraient participé au mouvement séparatiste ou manifesté des sympathies envers ce dernier. Le pouvoir tchétchène n’hésite pas à exercer de fortes pressions sur des membres de la famille restés en Tchétchénie pour faire rentrer d’anciens combattants indépendantistes [20] partis chercher la sécurité en exil.

Cette politique est encouragée par les autorités fédérales et régionales. Pour les Tchétchènes qui sont en Russie, il est difficile de louer un logement, d’obtenir une inscription à la commune, de trouver un travail. Les rapports annuels publiés par Svetlana Gannouchkina, présidente de l’ONG « Entraide Civique », font état des difficultés auxquelles sont confrontés les Tchétchènes vivant en Russie à l’extérieur de la Tchétchénie.

Voici quelques cas illustrant les dangers actuellement encourus par les Tchétchènes contraints de rentrer en Tchétchénie après un séjour en Europe, soldé par un refus d’asile.

Le plus récent à notre connaissance est celui du Tchétchène Anzor Saraliev, âgé de 40 ans, qui a été enlevé le 12 septembre 2016 en Tchétchénie. Il vivait depuis 20 ans en Allemagne, revenait à Grozny une ou deux fois par an pour rendre visite à sa mère. Son dernier séjour en Tchétchénie a coïncidé avec la fête musulmane de Kourban-Baïram. Le premier jour des festivités, il est allé avec sa mère rendre visite à de la famille. Après cette visite, Anzor est sorti de la maison des proches chez qui ils étaient ; sa mère lui a emboîté le pas, est sortie dans la cour et a entendu son fils crier en tchétchène qu’on l’enlevait. Elle a vu dans la cour des hommes armés, qui précipitaient Anzor violemment dans une voiture Lada-Priora métallisée. Quand elle leur a demandé ce qu’ils voulaient à son fils, ils ont déclaré qu’ils étaient de la brigade de contrôle des narcotiques et qu’après l’interrogatoire ils libéreraient Anzor. Sa mère s’est adressée à ce service qui lui a répondu qu’aucune opération n’avait été menée ce jour-là puisque c’était un jour férié. Elle s’est ensuite adressée aux organes d’enquête mais aucune procédure judiciaire pour enlèvement n’a été engagée.

Le 3 avril 2016 à Grozny, Khuseyn Betelgiriev, chanteur bien connu et enseignant de français à l’université de Grozny, a été arrêté ; il avait vécu en France où il avait demandé l’asile, puis avait dû rentrer en Tchétchénie. Il avait des positions politiques proches de celles des séparatistes tchétchènes. Les forces de l’ordre tchétchènes l’ont détenu dans un endroit illégal jusqu’au 11 avril et, après un certain battage médiatique et l’intervention de diplomates français, Betelgiriev a été relâché : il avait été terriblement torturé et avait de nombreuses fractures et hémorragies. D’après plusieurs témoignages, les forces de l’ordre lui auraient interdit de quitter la Tchétchénie, même pour se soigner. A l’origine des tortures subies : l’enseignant-chanteur avait refusé de donner une interview à la télévision où il lui était demandé de faire son repentir, à savoir regretter publiquement d’avoir soutenu le projet indépendantiste tchétchène, et chanter les louanges de Ramzan Kadyrov.

Le 26 février 2015 à Guekhi (district d’Ourous-Martan) en Tchétchénie, Kanou Afanasev a été arrêté par les forces de l’ordre tchétchènes. Il avait fui vers la Suède, où il avait demandé l’asile, mais les services de migration suédois lui avaient refusé. Trois mois avant son arrestation, il avait été renvoyé en Russie et était rentré en Tchétchénie. Après son arrestation, les forces de l’ordre lui ont dit qu’elles allaient emmener M. Kanou Afanasev à l’OVD (commissariat de police, affaires intérieures) du district de Chali. Ses proches l’ont cherché partout, allant de commissariat en commissariat. Partout, on leur a répondu qu’il n’était pas là. Le soir-même, les forces de l’ordre et autres agents du régime sont venus chez Kanou Afanasev à Gvardeyskoe et ont ramené son corps, qui portait des blessures visibles sur les mains, traces de menottes et petits points témoignant de brûlures à l’électricité. Les forces de l’ordre ont interdit à la famille de porter plainte et d’enterrer leur mort selon les traditions musulmanes. Kanou Afanasev est très probablement mort des suites des tortures à l’électricité. Les autres habitants du village nous ont informés qu’après l’enterrement, le père, la femme et 2 enfants mineurs ont quitté le village.

L’affaire Oumar Belimkhanov est un autre exemple21 : en mai 2009, son frère, Adam Belimkhanov, un ancien combattant indépendantiste avait été assassiné et sa mort avait été mise en scène de manière spectaculaire par les autorités et les médias de Tchétchénie. Son père, arrêté et torturé en détention, est également décédé en 2009. Malgré ces faits, Oumar Belimkhanov fut débouté de sa demande d’asile en Norvège, et renvoyé en Russie en novembre 2011. À son arrivée en Tchétchénie, il fut arrêté et détenu plusieurs semaines. Dans une lettre adressée à Memorial en mai 2012, il indiquait avoir été torturé, notamment avec des électrochocs, et continuer à souffrir, plusieurs mois après, de séquelles physiques. Il écrivait qu’au cours des interrogatoires, il lui avait été reproché d’être parti. Remis en liberté à la fin décembre 2011, il avait peur pour sa famille s’il fuyait à nouveau. Il a été retrouvé mort en janvier 2013. Son décès a été officiellement attribué à un accident de voiture, mais les circonstances exactes n’ont jamais été élucidées.

Bruxelles, Paris, le 30 octobre 2016,

Anne Le Huérou, maître de conférences en études russes à l’Université Paris Ouest Nanterre la Défense, spécialiste de la Russie et de la Tchétchénie, membre de l’ISP et associée au CERCEC, Paris
Aude Merlin, chargée de cours à l’ULB en science politique, spécialiste de la Russie et du Caucase, membre du CEVIPOL (www.cevipol.be), Bruxelles
Ekaterina Sokirianskaia, actuellement Project Director à ICG (www.crisisgroup.org), membre de l’ONG russe Mémorial pendant de nombreuses années, ayant longuement travaillé en Tchétchénie dans les années 2000.
1 Voir notamment : Like Walking a Minefield. Vicious Crackdown on Critics in Russia’s Chechen Republic, rapport de Human Rights Watch, disponible sur https://www.hrw.org/report/2016/08/30/walking-minefield/viciouscrackdown-critics-russias-chechen-republic, paru le 30 août 2016 ; voir également le rapport de l’ONG Mémorial, « Counter Terrorism in the North Caucasus : a human rights perspective, 2014- first half 2016 », disponible sur http://memohrc.org/sites/default/files/doklad_severnyy_kavkaz_-_angl.pdf, le rapport d’ICG, Chechnya, an Inner Abroad, paru en 2015 et disponible sur https://www.crisisgroup.org/europe-central-asia/caucasus/russianorthcaucasus/chechnya-inner-abroad, et le long reportage d’octobre 2016 publié par Elena Milachina dans Novaya Gazeta (en russe), « Malédiction à l’Itchkérie », disponible https://www.novayagazeta.ru/articles/2016/10/03/70025-proklyatie-ichkerii-doklad-novoy-gazety.
2 Dans son rapport « Counter Terrorism in the North Caucasus : a human rights perspective, 2014- first half 2016 »,
disponible sur http://memohrc.org/sites/default/files/doklad_severnyy_kavkaz_-_angl.pdf
3 La Tchétchénie, située au sein de la Russie (elle-même une des 15 « Républiques de l’Union » soviétique jusqu’à son éclatement en décembre 1991), a déclaré son indépendance en novembre 1991. S’en est suivie une intervention militaire russe d’une très grande violence en 1994, marquant le début de la première guerre qui a duré jusqu’en 1996, lorsqu’un cessez-le-feu est venu marquer une pause, après la reprise de Grozny par les combattants tchétchènes donnant lieu à l’illusion d’une indépendance tchétchène conquise par les armes mais difficilement reconvertible en projet politique. Après une période chaotique durant laquelle Maskhadov, président indépendantiste modéré, élu en 1997 sous les auspices de l’OSCE, a dû faire face en interne à la montée de l’islamisme radical et à une criminalité galopante, en l’absence de toute reconstruction, la guerre a repris en 1999. Les deux guerres ont causé la mort de dizaines de milliers de civils, touchant toutes les familles ou presque, et ont fait entre 2 000 et 5 000 disparus ; la deuxième guerre et la dictature qui sévit aujourd’hui en Tchétchénie ont poussé à l’exil plus de 150 000 Tchétchènes vers l’Europe, flux qui se poursuit encore en 2016. De très nombreux rapports et ouvrages ont documenté l’ampleur des destructions et des violations des droits humains en Tchétchénie. On peut se référer aux rapports d’Amnesty International, de HRW, de la FIDH tout au long des années 2000 et à l’ouvrage collectif Tchétchénie, Dix clés pour comprendre, la Découverte, 2005. On peut aussi se référer à des ouvrages plus récents comme par exemple Anne Le Huérou, Aude Merlin, Amandine Regamey, Elisabeth Sieca-Kozlowski (eds), Chechnya at war and beyond, Routledge, 2014.
4 Sur les différentes labellisations du conflit tchétchène, voir Anne Le Huérou et Aude Merlin, «Le conflit tchétchène
à l’épreuve de la reconnaissance», Cultures et conflits, 2012, n°87, p. 47-68, https://conflits.revues.org/18475
5 Cette consultation électorale s’est déroulée dans une situation de grande insécurité humaine et avec une très faible participation, ne correspondant pas aux critères requis pour valider démocratiquement un tel vote. Néanmoins, elle a été invoquée par le Kremlin pour alléguer du retour de la Tchétchénie dans le giron institutionnel de la Fédération de Russie. Voir notamment : FIDH, « Référendum du 23 mars 2003 en Tchétchénie : une triste et inacceptable
mascarade sur fond de désastre humain », https://www.fidh.org/fr/regions/europe-asiecentrale/russie/Tchetchenie,280/Referendum-du-23-mars-2003-en, 1er avril 2003.
6 A nouveau, on ne peut pas parler d’élections libres et démocratiques. Comme l’écrivait la FIDH à l’époque : « la FIDH insiste sur le caractère illégitime des élections du 5 octobre dont la préparation comme la tenue sont et seront entachées de graves irrégularités. Notre organisation souligne notamment que les principaux rivaux de Kadyrov, le chef de l’administration pro-russe, ont tous suspendu leur candidature à l’issue de marchandages, de pressions diverses et de tracasseries administratives. Les élections du 5 octobre comme le référendum interviennent dans un contexte de guerre et de terreur incompatible avec la tenue d’élections libres et démocratiques ». Voir http://www.fidh.org/europ/rapport/2003/tch0310f.pdf.
7 Andrew Bowen, “Kadyrovtsy: ‘Vladimir Putin’s Combat Infantry’ and Ramzan Kadyrov’s Henchmen”, The Interpreter, June 10, 2015, http://www.interpretermag.com/kadyrovtsy-vladimir-putins-combat-infantry-and-ramzankadyrovs-henchmen. “Boevaia pekhota Putina gotova k liubomu prikazu,” http://dayz3.ru/watch/Zvuv8D7zzQ4/chechnya-groznyjj-kadyrov-boevaya-pekhota-putina-gotova-k-lyubomuprikazu.html.
8 « Патриоты России и ее враги ». Новая газета – Novayagazeta.ru. Consulté le 26 octobre 2016. https://www.novayagazeta.ru/articles/2015/03/10/63343-patrioty-rossii-i-ee-vragi.
9 « Russia Slams “Shoot to Kill” Order ». RadioFreeEurope/RadioLiberty. Consulté le 26 octobre 2016.
http://www.rferl.org/a/kadyrov-authorizes-shooting-of-security-oustide-chechnya/26974169.html.
10 Le vice-ministre de l’Intérieur de Tchétchénie, Apti Aloudinov est connu pour les menaces qu’il a proférées et l’annonce selon laquelle Ramzan Kadyrov lui aurait donné carte blanche pour arrêter, faire incarcérer et même procéder à des exécutions extrajudiciaires de toute personne ressemblant de loin à un militant islamique. Voir « New
Wave of Reprisals in the Offing in Chechnya ? », Caucasus Report, RFERL, 14 décembre 2013, http://www.rferl.org/a/caucasus-report-chechnya-reprisals/25200751.html.
11 Voir notamment le rapport de HRW « You Dress According to Their Rules. Enforcement of an Islamic Dress Code
for Women in Chechnya », 2011, disponible sur https://www.hrw.org/report/2011/03/10/you-dress-according-theirrules/enforcement-islamic-dress-code-women-chechnya. Voir également https://www.hrw.org/fr/news/2011/03/10/russie-la-tchetchenie-impose-aux-femmes-le-code-vestimentaire-islamique.
12 Ekaterina Sokirianskaia, Women in the North Caucasus Conflicts: An Under-reported Plight, 9 juin 2016 http://blog.crisisgroup.org/europe-central-asia/2016/06/09/women-in-the-north-caucasus-conflicts-an-under-reportedplight/
13 http://info.arte.tv/fr/tchetchenie-guerre-sans-traces
14 Voir http://www.kavkaz-uzel.eu/articles/275213/
15 Voir aussi Aude Merlin, « Remembering and forgetting in Chechnya today », in Anne Le Huérou, Aude Merlin, Amandine Regamey, Elisabeth Sieca-Kozlowski (eds), Chechnya at war and beyond, Routledge, 2014, pp. 36-57.
16 Igor Kaliapin, « Doklad o sostoianii rassledovaniia ugolovnykh del, vozbuzhdennykh po faktam pytok i ischeznoveniia liudei v Chechenskoi Respublike », (Rapport de situation sur les affaires pénales ouvertes pour faits de tortures et de disparitions en République de Tchétchénie), 2013, disponible sur http://pytkam.net/u/editor/news/3862/text/doklad-smg-po-chr-2013.doc
17 « Всплеск похищений на Северном Кавказе. Активизация «эскадронов смерти»? » Правозащитный центр «Мемориал» (Regain d’enlèvements au Caucase du Nord. Le phénomène des « escadrons de la mort » réactivé ?), Memorial, 30 septembre 2016. http://memohrc.org/news/vsplesk-pohishcheniy-na-severnom-kavkaze-aktivizaciyaeskadronov-smerti.
18 « Сокирянская: без федералов Кадыров в Чечне не продержится и недели » (Sokirianskaia : sans le soutien des fédéraux, Kadyrov ne tiendrait pas une semaine en Tchétchénie). Кавказский Узел, 4 mars 2016, disponible sur http://www.kavkaz-uzel.eu/articles/278607/.
19 Le cas le plus emblématique fut l’assassinat du Tchétchène réfugié en Autriche Oumar Israïlov, par des agents de Kadyrov le 13 janvier 2009 à Vienne. Ancien combattant indépendantiste, Oumar Israïlov avait été « retourné » par Kadyrov et sommé de recruter à son tour ses anciens camarades de maquis. Ne supportant pas les tâches qui lui étaient assignées et de devoir assister à des épisodes de tortures perpétrés directement par R. Kadyrov, il fit défection et s’enfuit d’abord vers la Pologne, puis en Autriche où il obtint l’asile. Alors qu’il résidait en Autriche, il y reçut régulièrement la visite d’émissaires de Kadyrov visant à le convaincre de rentrer en Tchétchénie et de retirer la plainte déposée à Strasbourg dans laquelle il accusait R. Kadyrov d’être un tortionnaire. Le jour où les émissaires tâchèrent de le kidnapper pour le ramener en Tchétchénie, Oumar Israïlov tenta de s’enfuir. Les émissaires l’abattirent alors en plein jour à Vienne. Voir https://www.ecchr.eu/en/our_work/international-crimes-and-accountability/chechnya.html. La présence d’émissaires de R. Kadyrov en Pologne auprès de réfugiés tchétchènes a pu faire l’objet de témoignages de certains réfugiés « passés par la Pologne », souhaitant garder l’anonymat. Entretiens personnels.
20 C’est ainsi que commença la traque d’Oumar Israïlov, « sommé de rentrer en Tchétchénie » sous peine de voir ses proches subir des représailles terribles. Le père d’O. Israïlov fut détenu 311 jours en Tchétchénie, après la fuite de son fils.

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